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Rusalka

Dépravés dans la mare : Rusalka à La Monnaie

Rusalka, c’est la synthèse de diverses versions du mythe de l’ondine. Le livret de Jaroslav Kvapil puise sa source dans Undine de Friedrich de La Motte-Fouqué, La Petite Sirène d’Hans Christian Andersen, L’Ondine dans son étang des frères Grimm ou encore La Cloche engloutie de Gerhart Hauptmann. Mais une chose est sûre, jamais la légende romantique n’avait été adaptée comme à La Monnaie, façon cuissardes, mini-jupe et amours monnayées.

 

Stefan Herheim, le metteur en scène, a fait le pari fou de transposer l’histoire de la nymphe aquatique, prête à sacrifier sa voix et son immortalité pour des jambes et les beaux yeux d’un prince, en un conte moderne et provocant, à base de prostituées, de frustrations et de désirs. Dans cette production de l’opéra d’Antonín Dvořák, Rusalka (l’ondine) ne veut pas sortir de l’eau, mais quitter le trottoir pour le haut du pavé et l’amour d’un prince. Ježibaba, la sorcière, est une SDF, et sa grotte est une bouche de métro. Le prince est un marin. Le garde forestier est un hippie fumeur de joints, le marmiton un boucher, et le chasseur un policier. Quant à Vodnik, l’ondin, il n’est ici qu’un homme malheureux en ménage qui fantasme sur Rusalka.

Rusalka

Qui trop embrasse…

Alors que la musique est ravissante de simplicité (l’invocation à la Lune et le thème de Rusalka sont délicieusement entêtants), il n’est pas toujours aisé de s’y retrouver dans l’intrigue alambiquée. Aux entractes, les spectateurs établissent leurs théories. Vodnik est tantôt le souteneur de Rusalka, tantôt le client ; il est parfois même le père incestueux. Selon Carole Wilson (Ježibaba) et Frode Olsen (Vodnik), il s’agirait plus de l’histoire d’un homme, de ses désirs, de ses lassitudes et de ses obsessions que du complexe d’Electre. Mais les interprètes avouent eux-mêmes ne pas avoir saisi tout de suite quel était le nouveau sens donné au conte lyrique, tant il y a de couches et de détails. Il faudrait presque revoir l’opéra une seconde fois pour comprendre que Vodnik imagine toute l’histoire. On saisit, grâce à de subtils subterfuges, tels que les pyjamas lignés, les robes de chambre et les couleurs de cheveux, que Vodnik se rêve en prince et que la princesse passionnée est son épouse. En réalité, il regrette de l’avoir choisie à la froide Rusalka. Il projette alors ses fantasmes sur la prostituée qui travaille sous ses fenêtres et, éperdument frustré, il finit par assassiner sa femme.

Rusalka

Le plaisir des yeux

Si l’histoire parait un peu trop farfelue ou équivoque, la mise en scène de Stefan Herheim, les décors de Heike Scheele et les costumes de Gesine Völlm sont audacieux, tout en restant enchanteurs. Bien que l’intrigue se déroule loin d’un quelconque lac, l’eau est malgré tout présente, du début du premier acte, lorsque seul le bruit de la pluie accompagne des scènes de rue qui se répètent en boucle, à la fin du troisième acte, où un écran permet la projection d’un fond marin, en passant par de petits clins d’œil souvent placés dans le cylindre mécanique qui permet de faire apparaître une queue de sirène ou un chaudron bouillonnant. Rusalka

Les références aquatiques se retrouvent également dans la robe d’écailles de Rusalka ou encore lors de la scène qui célèbre le mariage princier et le règne de la débauche au milieu du deuxième acte : les sujets, déguisés en créatures marines, dansent sous une pluie de confettis au parterre de La Monnaie, sous l’œil surpris et amusé des spectateurs, tandis que la vierge Rusalka se meurt. Puis, il y a ce carrefour, lieu de mille chorégraphies (à chaque note son geste !), reconstitué par un jeu de miroirs, cette cathédrale imposante, le bar rétro des nymphettes, le sex-shop aux danseuses gonflables qui se transforme en boucherie puis en Pronuptia, la bouche de métro et le lieu du crime : l’immeuble de Vodnik. L’impression de profondeur et les lumières donnent à voir un véritable petit bout de ville. La confusion semble être le maître-mot de cet opéra, comme si en sortant de la salle, l’audience était aussi troublée que Vodnik à sa reprise de conscience.

RUSALKA,
opéra du 6 au 16 mars à La Monnaie, à Bruxelles
à voir en streaming sur le site MyMM jusqu’au 26 avril
www.lamonnaie.be

Texte Stéphanie Linsingh / Photos La Monnaie De Munt

 

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