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L'écrivain Thierry Aué

De la fulgurance de l’écriture

Derrière L’Homme de Trop et L’Horloge au Pays du Levant, recueils publiés par La Dernière Goutte, se dérobe Thierry Aué. À la terrasse d’un café, il nous parle avec flegme de son écriture laconique et de l’humour caustique qui imprègne chacun de ses textes brefs.

 

Après la musique, la photographie, vous vous lancez dans les textes courts. Est-ce une envie récente ?

J’ai commencé par écrire, pour moi. Je ne m’inquiétais pas si ça ne donnait rien de concret. J’ai toujours écrit ; le plus dur pour moi étant de ne pas écrire. J’ai fait de la musique et de la photo, mais depuis une dizaine d’année, je me consacre uniquement à l’écriture. J’aime la fulgurance des textes courts. Je commence toujours par écrire des textes longs et je sabre beaucoup. Je suis un réducteur de tête, en fait. J’essaie d’arriver au moment où je ne peux plus rien enlever. J’adore réviser, revenir constamment sur mes textes…

 

Dans le dernier recueil, un récit évoque un homme obnubilé par la symétrie. Dans votre processus d’écriture, y a-t-il aussi quelque chose de cet ordre là ?

Oui. Il faut qu’il y ait quelque chose de symétrique ; j’aime beaucoup la symétrie. Pour aimer le contraire de la symétrie, il faut d’abord aimer la symétrie. Pour pouvoir bouger des choses, il faut d’abord les mettre en place. Je les pose donc, et je ne les développe pas – au contraire de beaucoup d’écrivains, j’essaie plutôt de les réduire.

 

Quelle est la part d’autobiographie dans vos textes ?

Il n’y a rien de vraiment autobiographique. Cela dit, selon moi, les écrivains ne sont pas tout à fait clairs au niveau psychologique, sinon ils n’auraient pas besoin d’écrire. Ecrire, c’est quand même quelque chose d’assez louche. Ça demande du temps. Quelque fois, je m’observe et je me dis « tu es complètement bizarre de rester comme ça, douze heures par jour à écrire des choses que tu vas probablement effacer d’ici deux jours ». Pour moi, l’écrivain doit entrer dans l’observation des choses dans toute leur bizarrerie, leur complexité… S’il en fait matière à écriture, c’est qu’il y a forcément une question thérapeutique là-dessous.

 

A la lecture de vos textes, on a l’impression d’une écriture spontanée et ensuite retravaillée. Est-ce le cas ?

Oui, oui… Ça murit très lentement dans ma tête, puis ça part, ça gicle. C’est fulgurant. Et ensuite, il faut revenir, parce que je ne peux pas laisser les choses brutes, ça ne m’intéresse pas. Ceux qui prétendent faire de l’art brut se trompent. En réalité, l’art brut n’existe pas. Il n’y a rien de plus travaillé que ces petites constructions qui semblent fragiles et simplistes.

 

Il y a des métaphores surprenantes, comme celle qui compare des jambes à des quenelles dans de la sauce béchamel. Sont-elles spontanées ?

En général, je n’aime pas trop les métaphores, mais c’est vrai que celle-là… Il faut qu’elle soit un peu étonnante, et non trop bien léchée. Il y en a qui viennent spontanément et que je n’analyse pas. Elles dépendent de l’atmosphère que je désire donner à un texte.

 

Certains textes ont une musicalité importante, c’est sûrement en lien avec votre parcours de musicien ?

Stravinsky le disait pour la musique, je le dirais pour l’écriture : il faut que cela sonne ! Je peux écrire un mot parce que j’aime sa sonorité. Les métaphores un peu bizarres viennent peut-être des sonorités qui me conviennent… Quand j’ai le choix entre le sens et le son, je privilégie le son, au détriment du sens.

 

D’un recueil à l’autre, les textes passent de l’abstrait, voire de l’exercice de style, à l’intrigue…

Les textes très courts sont forcément plus formels : il faut vraiment ramasser les choses, aller à l’essentiel. Mais c’est vrai que lorsqu’ils sont plus longs,  il y a des personnages qui se mettent en place. Du coup, le style importe un peu moins. Moi, la plupart des romans, j’ai du mal à les lire. Quelquefois, je m’arrête à la page 20. Je me dis que si je vais plus loin, je vais m’ennuyer. Il y a beaucoup de romans qui mériteraient de s’arrêter à la page 20. Pas tous. Mais il paraît que les lecteurs aiment avoir le temps de rentrer dans une histoire…

 

A partir de quel moment considérez-vous que le texte est achevé ?

Raymond Carver, qui aimait aussi la révision de façon pathologique comme moi, disait qu’il savait qu’il avait fini de réviser un texte quand il enlevait la dernière virgule qu’il venait de rajouter, quand il remettait en place la dernière chose qu’il avait déplacé. C’est un peu comme ça pour moi : j’enlève un mot et quelque temps après, je me rends compte que je n’aurais pas dû et je le remets. Alors, je me dis qu’ainsi, mon texte est bon.

 

Beaucoup des textes reposent sur la chute, qui laisse le lecteur sur sa faim. Pourquoi ?
La chute, c’est une question très bizarre dans la littérature. On ne peut pas faire reposer un texte sur sa chute. C’est trop facile. Tout le texte est orienté vers la fin ; c’est la fin qui justifie les moyens. J’ai tendance à vouloir aussi faire une chute, pour mettre un point final et passer à autre chose ou pour contenter le lecteur. Mais non, il faut qu’il y ait une frustration parce qu’écrire cela vient d’une frustration qu’il faut communiquer avec le lecteur et non pas simplement le faire sourire facilement. Puis, j’aime quand ça continue : comme on ne sait pas ce qui se passe, on l’imagine, et ça continue en vous.

 

Dernières parutions : L’Homme de Trop et L’Horloge au Pays du Levant, aux éditions de La Dernière Goutte

Texte & photo Stéphanie Linsingh / Interview menée avec Gabrielle Awad

À lire dans le magazine NOVO n°14

 

 

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